Laïcité, par Ph. Grollet (CAL)

Qui sommes-nous, laïques ?

Philippe Grollet, Président du Centre d’Action Laïque

Un mot, deux aspects

La laïcité que nous revendiquons comporte deux aspects :
le premier concerne l’organisation de la cité, c’est la laïcité politique, le second relève de la conception de la vie.

La laïcité de la société

L’Etat laïque est celui qui réalise une séparation effective entre l’espace public et ses institutions (qui sont le patrimoine commun) et les églises et convictions religieuses ou philosophiques diverses (qui relèvent de la sphère privée des citoyens). Il est le seul à garantir l’égalité des citoyens quelles que soient leur conviction et l’impartialité du pouvoir en cette matière. Il est le seul garant d’une entière liberté de conscience, d’une liberté de pensée… et de religion. Il s’ensuit que la défense du principe de laïcité de l’Etat et des pouvoirs publics n’est pas l’apanage des agnostiques et des athées puisqu’à proprement parler, il n’y a pas de liberté de religion en dehors de l’Etat laïque.
Dès que l’Etat se qualifie explicitement ou implicitement de catholique, d’islamique, de chrétien, de juif ou de tout ce qu’on voudra (cela vaut aussi pour l’appropriation athée de l’Etat qui est aussi anti-laïque que l’Etat théocratique), il réduit à la sous-citoyenneté toutes les minorités qui ne professent pas la confession officielle… et même ceux qui, tout en appartenant à la religion majoritaire, prétendent y défendre un point de vue marginal ou dissident.
En réalité aucune démocratie n’est possible sans laïcité politique et cette exigence est commune à tous les démocrates qu’ils soient libres penseurs, chrétiens, musulmans, israélites.
Dans ce sens-là, la laïcité n’est donc pas un sous-groupe de la société qu’il conviendrait de « reconnaître » au même titre que les autres sous-groupes que sont les catholiques, les protestants, les musulmans, … mais un principe d’organisation de la chose publique fondé sur une vision universelle de la société.

La laïcité des individus

Mais dans un autre sens, le même mot « laïcité » vise non plus seulement une exigence d’impartialité et de parfaite indépendance des pouvoirs publics à l’égard des convictions religieuses ou philosophiques, mais aussi une conception de vie dont les fondements non confessionnels sont étrangers à toute référence divine, surnaturelle ou transcendante.
Dans ce second sens, à la fois plus large (puisqu’il implique plus qu’une « simple » exigence de séparation de l’Etat des églises) et plus étroit (puisqu’il n’a pas vocation à concerner la totalité des citoyens, à moins de considérer stupidement que l’aphorisme nietzschéen « Dieu est mort » serait en passe de conquérir à bref délai la généralité de nos contemporains).
C’est dans cette acception-là que nous utilisons le terme « laïque » quand nous nous définissons à titre individuel ou lorsque nous nous reconnaissons en tant que « communauté philosophique non confessionnelle ». Cette conception de vie implique non seulement l’émancipation à l’égard de nos traditions religieuses et de leurs archaïsmes, mais surtout l’adhésion à un ensemble de valeur positives : humanisme, libre examen, altérité, conquête de la citoyenneté, émancipation, autonomie, quête du bonheur, réhabilitation du plaisir, capacité de révolte, exigence de justice,… avec lesquelles nous tentons de construire une éthique étrangère à toute référence transcendante.
Cette conception de vie n’est pas une « religion en creux », puisque, loin de se limiter à une simple approche athée ou agnostique (à laquelle pourraient aussi souscrire des nazis !), elle comporte essentiellement un impératif humaniste et une dimension éthique. En un mot, une préoccupation sur le sens que nous pouvons donner à notre existence et à notre action. Non pas une recherche d’un sens prétendument préexistant et abstrait (divin ?) mais la construction laborieuse de notre propre sens (jamais trop humain !).
Cette laïcité relève-t-elle d’une spiritualité humaniste consistant à la limite en un « réaménagement idéaliste du religieux » fustigé par Edouard Delruelle [1] ou d’une conception essentiellement matérialiste, le débat reste ouvert et fécond et je ne pense d’ailleurs pas qu’il puisse être définitivement tranché.
Ce qui est en tout cas certain, c’est que la laïcité en tant que conception philosophique non confessionnelle n’est pas susceptible d’ « institutionnalisation », puisqu’à l’évidence des hommes et des femmes qui partagent avec nous la même exigence de démocratie politique et de pluralisme ne partagent pas forcément toutes nos valeurs et en tout cas ont une vision différente (confessionnelle) du fondement de ces valeurs. Mais nous exigeons que cette conception de vie soit « reconnue » comme aussi légitime que des conceptions inspirées par telle ou telle foi religieuse et que les laïques (athées, agnostiques, libres penseurs, matérialistes, …) bénéficient comme citoyens à part entière de la même écoute et des mêmes droits que les concitoyens de convictions confessionnelles.

La revendication d’une société laïque et la défense d’une éthique personnelle non confessionnelle sont complémentaires

Il est donc important, à peine de multiplier les malentendus, de chaque fois discerner de quelle « laïcité » on parle, c’est-à-dire d’une part la laïcité institutionnelle qui exige l’impartialité des pouvoirs publics à l’égard des conceptions philosophiques et religieuses qui relèvent strictement de la sphère privée et d’autre part, la laïcité de valeurs ou de convictions qui pose le droit des libres penseurs, des athées, des agnostiques et des humanistes matérialistes à s’affirmer en tant que tels et leur droit de faire entendre haut et clair leurs points de vue philosophiques et éthiques, ainsi que le sens qu’ils peuvent donner à leur existence et leur conception de vie.
Mais cette distinction sémantique indispensable ne peut pas dériver sur le raccourci falsificateur qu’il y aurait donc contradiction et opposition d’école entre d’un côté des « laïques » qui réclament un espace public aussi large que possible et qui exigent que cet espace public reste institutionnellement indifférent aux convictions philosophiques et religieuses de chacun, et d’un autre côté des « laïques » qui s’affirment libres penseurs, athées ou matérialistes et qui exigent en tant que tels le droit de participer au débat citoyen en se dotant de l’organisation requise pour se faire entendre, au même titre que d’autres communautés ou groupes d’intérêts politiques, sociaux, philosophiques, culturels ou religieux.
En réalité ces engagements sont tout à fait complémentaires. Pour ce qui le concerne, le Centre d’Action Laïque les considère même comme indissociables.

Laïcité « ouverte » ou communauté philosophique non confessionnelle : un faux dilemme

L’idéal de laïcisation de la société est par définition un idéal d’universalité, puisqu’il s’agit de reconnaître à tous les citoyens les mêmes droits et devoirs (universels), sans tenir compte de leurs singularités et des communautés philosophiques ou religieuses (notamment) dont ils pourraient se réclamer. La laïcité politique est par définition ouverte. Elle n’exclut personne sinon les tenants de l’exclusion.
C’est à la construction de cette laïcité politique que s’attellent un certain nombre d’associations laïques.
C’est assurément le cas des associations qui défendent l’école publique : la Ligue de l’Enseignement, par exemple. C’est aussi le cas (parmi bien d’autres exemples) des centres laïques de planning familial qui loin d’être réservés aux libres penseurs sont ouverts (dans un esprit de réelle tolérance) à toute personne intéressée et qui d’ailleurs sont largement fréquentés par des croyants de diverses confessions qui y recherchent une approche non dogmatique de leurs difficultés.
Mais en même temps, d’autres associations laïques et parfois les mêmes associations d’ailleurs, militent pour une « reconnaissance » ou pour une « affirmation » de la libre pensée en tant que courant d’idées parmi d’autres. C’est assurément le cas des associations de promotion de la morale laïque ou des maisons de la laïcité qui animent la vie communautaire locale des libres penseurs (le caractère communautaire de leur action ne signifie en l’occurrence en rien un repli sur soi ou un refus d’ouverture, mais témoigne au contraire d’un souci de construction identitaire pour mieux appréhender la rencontre des autres).
En ce qui concerne particulièrement le CAL, on observera que sa vocation le porte tout à la fois à l’institution et à la défense d’une société laïque (séparation des Eglises et de l’Etat, impartialité des pouvoirs publics à l’égard des conceptions philosophiques et religieuses, défense de l’école publique,…) et à la reconnaissance d’une « communauté laïque », (communauté non confessionnelle d’agnostiques et d’athées humanistes) pour une égalité totale de droits entre les diverses communautés philosophiques.

En conclusion…

Quand nous nous disons laïques, nous faisons référence à deux types de revendications qui ne sont pas contradictoires, mais qui doivent être distinguées :
1°. L’institution d’une société laïque qui implique la séparation de l’Eglise (des églises) et de l’Etat ainsi que l’impartialité des pouvoirs publics à l’égard des conceptions philosophiques et religieuses sont des conditions nécessaires à toute démocratie.
2°. La reconnaissance d’une communauté philosophique non confessionnelle, c’est-à-dire la reconnaissance de l’égalité des droits et des devoirs des libres penseurs, agnostiques ou athées, qui fondent leur conception de vie sur les valeurs d’humanisme, libre examen, altérité, conquête de la citoyenneté, émancipation, autonomie, quête du bonheur, capacité de révolte, exigence de justice,… avec lesquelles nous construisons une éthique de vie dégagée de toute référence extrahumaine, c’est-à-dire une éthique dont les fondements (non confessionnels) sont étrangers à tout principe divin ou surnaturel.

Philippe Grollet, Président du Centre d’Action Laïque

Centre d’Action Laïque asbl – Campus de la Plaine ULB – CP 236
Avenue Arnaud Fraiteur – 1050 Bruxelles – Tél. : (+32) 2.627.68.11 – Fax : (+32) 2.627.68.01
E-mail : cal@ulb.ac.be Site Internet : http://www.laicite.be

[1] « La Laïcité, humaine trop humaine » Edouard Delruelle dans Questions sur la laïcité, Outil de réflexion n° 8, Bruxelles, Ed. Espace de Libertés, mars 1999.

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